{"id":667,"date":"2023-05-09T08:28:33","date_gmt":"2023-05-09T08:28:33","guid":{"rendered":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/?page_id=667"},"modified":"2024-01-26T13:57:14","modified_gmt":"2024-01-26T13:57:14","slug":"un-tableau-perdu","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/un-tableau-perdu\/","title":{"rendered":"Un tableau perdu"},"content":{"rendered":"\n<p> <\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p><strong>Un tableau perdu<\/strong><br><br><\/p>\n\n\n\n<p>1.<\/p>\n\n\n\n<p>Je parle d\u2019un tableau perdu, d\u2019un tableau dont je n\u2019ai pas de nouvelles, qui peut-\u00eatre a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit. Ou peut-\u00eatre existe-t-il encore, dans une brocante, chez un particulier. Peut-\u00eatre un jour tomberai-je dessus, comme on dit, par un encha\u00eenement  impr\u00e9visible de circonstances. (Ainsi ai-je retrouv\u00e9 un portrait que j\u2019avais fait de mon grand-p\u00e8re lisant un livre yiddish ou h\u00e9breu, au temps de mon adolescence&nbsp;; et il fallut pour cela qu\u2019un de mes cousins mont\u00e2t \u00e0 Paris, qui se l\u2019\u00e9tait adjug\u00e9 apr\u00e8s la mort de ce grand p\u00e8re&nbsp;; et j\u2019ai retrouv\u00e9 en Isra\u00ebl, ici et l\u00e0, des tableaux que j\u2019avais donn\u00e9s un jour et compl\u00e8tement effac\u00e9s de ma m\u00e9moire).<\/p>\n\n\n\n<p>Peut-\u00eatre. Il y a dans cette expression une substance (ind\u00e9cise) dont je ne me lasse pas. Peut-\u00eatre ce tableau a-t-il \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit. Il se peut faire que sa seule r\u00e9alit\u00e9 soit l\u00e0, dans ce que j\u2019en dis ici (et dans le souvenir qu\u2019en ont mes proches). Et peut-\u00eatre est-il r\u00e9ellement quelque part, en ce moment m\u00eame, auquel cas ce que j\u2019en dis double-t-il une r\u00e9alit\u00e9 mat\u00e9rielle, une existence en soi, une toile tendue badigeonn\u00e9e de peinture \u00e0 l\u2019huile, un salon inconnu. Et je trouve une m\u00eame ind\u00e9cision, une r\u00e9alit\u00e9 fuyante et incertaine, dans d\u2019autres souvenirs que je cherche \u00e0 fixer. <\/p>\n\n\n\n<p>Des ann\u00e9es il fut suspendu dans le salon de mes parents, derri\u00e8re le buffet. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019on l\u2019a vu, la famille, les visiteurs. Certains m\u2019en ont dit quelque chose. D\u2019apr\u00e8s No\u00ebl Thi\u00e9baud, mon ami, c\u2019\u00e9tait un tableau m\u00e9taphysique, m\u00eame mystique. Pour mon cousin Alexandre, \u00ab&nbsp;de l\u2019art de mus\u00e9e&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je voudrais pouvoir le d\u00e9crire. J\u2019ai presque compl\u00e8tement oubli\u00e9. Je sais seulement qu\u2019au centre, il y avait du blanc, une \u00e9paisseur cr\u00e9meuse de blanc, avec quelques touches de jaune. Cet espace vide (si on peut appeler vide un espace blanc) succ\u00e9dait \u00e0 des formes carr\u00e9es&nbsp;; il en \u00e9tait comme la projection, le passage \u00e0 l\u2019infini. Un espace non circonscrit (non circonscrit, au centre du tableau&nbsp;?) succ\u00e9dant \u00e0 des formes ferm\u00e9es. Je comprends pourquoi No\u00ebl, Alexandre, ayant regard\u00e9 ce tableau d\u2019un \u0153il attentif et neuf, \u00e0 leur lever dans cet appartement o\u00f9 ils \u00e9taient tous deux \u00e9trangers, o\u00f9 on leur avait donn\u00e9 sans doute, pour dormir, le canap\u00e9, virent dans cette image suspendue une ambition spirituelle, quelque chose de philosophique. Je ne sais si, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 je la fis, j\u2019avais connu d\u00e9j\u00e0 le bris des vases, le r\u00e9tr\u00e9cissement et le sans fin des cabalistes. J\u2019avais lu, cela est s\u00fbr, des textes bouddhiques o\u00f9 il est question du sans forme&nbsp;; ayant d\u00e9couvert le bouddhisme tr\u00e8s t\u00f4t dans ma vie, \u00e0 mon entr\u00e9e en facult\u00e9, il me semble, quand \u00e9mergeant de plusieurs ann\u00e9es de r\u00e9signation, revivant, renouant avec ce que j\u2019\u00e9tais auparavant, je recommen\u00e7ai \u00e0 lire de la philosophie.<\/p>\n\n\n\n<p>(Le sans forme a accompagn\u00e9 toute mon existence, l\u2019id\u00e9e que les formes sont contingentes, d\u00e9pourvues de n\u00e9cessit\u00e9, de sens, m\u00eame celles qui nous paraissent les moins probl\u00e9matiques, les plus naturelles&nbsp;; toutes les formes autant qu\u2019elles sont r\u00e9pondant \u00e0 des fonctions, ou telles par la rencontre des formes voisines, comme celles des bulles qui se gonflent et se plient selon le voisinage&nbsp;; le visage, par exemple, sans rapport avec rien qui est de l\u2019esprit. Les formes du visage disent-elles quelque chose du moi, des diverses formes que le moi peut pr\u00e9senter invisiblement, dans la r\u00e9union des voyageurs d\u2019une rame de m\u00e9tro&nbsp;? Comment se fait-il que l\u2019esprit de chacun, dont l\u2019\u00eatre est infini et d\u00e9pourvu de toute forme, sans forme comme qui est activit\u00e9 pure, puisse se r\u00e9tr\u00e9cir, se limiter et se d\u00e9finir, prendre l\u2019apparence d\u2019un visage et d\u2019un corps, qu\u2019on voie les esprits qui nous c\u00f4toient comme des personnages ayant forme corporelle et mentale&nbsp;? Mais comment les percevrait-on autrement&nbsp;? Comment percevrait-on soi-m\u00eame son existence propre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens d\u2019avoir discut\u00e9, vers 1960, avec un philosophe de ma connaissance. Je ne comprends pas, lui disais-je, que les formes du monde <em>durent<\/em>. Sachant que la r\u00e9alit\u00e9 est faite d\u2019atomes, comment se fait-il que ceux qui composent une table ne s\u2019\u00e9coulent pas mais restent en place, que la table existe et qu\u2019on puisse mettre des choses dessus, assiettes et bouteilles, s\u2019asseoir \u00e0 c\u00f4t\u00e9 pour d\u00e9jeuner&nbsp;? Sans doute les continents se sont-ils d\u00e9plac\u00e9s, il y a longtemps, sans doute les montagnes se sont-elles \u00e9lev\u00e9es comme des vagues&nbsp;; mais depuis tout cela para\u00eet stable et solide, m\u00eame s\u2019il n\u2019y a l\u00e0 que l\u2019illusion qu\u2019ont les roses pour qui le jardin est tel depuis toujours, le jardinier \u00e9ternel.<\/p>\n\n\n\n<p>Le vide dans le tableau. A une certaine \u00e9poque je devins sujet \u00e0 la peur panique. Que peut-il bien m\u2019arriver, que redout\u00e9-je&nbsp;? me demandais-je. Je n\u2019en finissais pas de mettre des images et des histoires l\u00e0 dessus, de remplir le blanc du non savoir. En fait, c\u2019est le blanc lui-m\u00eame qui m\u2019angoissait, rien d\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9sir de dessiner et peindre avait sa source dans la m\u00eame horreur du vide&nbsp;; il nous venait, \u00e0 mes fr\u00e8res et \u00e0 moi, davantage peut-\u00eatre du c\u00f4t\u00e9 paternel que maternel, celui-ci port\u00e9 davantage vers la musique. Ma m\u00e8re racontait toujours l\u2019histoire d\u2019un sien oncle, violoniste form\u00e9 \u00e0 Leipzig, qu\u2019une ma\u00eetresse abandonn\u00e9e avait vitriol\u00e9, ou voulu. Elle tenait beaucoup \u00e0 ce que tous nous apprenions un instrument. Mon p\u00e8re ne voyait l\u00e0 aucune urgence. Enfant, je feuilletais les brochures d\u2019un cours qu\u2019il avait command\u00e9 par la poste \u00e0 Paris, la m\u00e9thode ABC dont le slogan, dans les revues o\u00f9 je la retrouvais, \u00e9tait celui-ci&nbsp;: Si vous savez \u00e9crire vous savez dessiner. Mon p\u00e8re avait d\u00e9sir\u00e9 savoir dessiner, il \u00e9tait amoureux des formes pr\u00e9cises et nettes. Combien de temps ai-je pass\u00e9 \u00e0 r\u00eaver sur ces figures de perspective, sur ces photographies bistres de nus. Et je regardais avec le m\u00eame espoir les brochures qui provenaient de la biblioth\u00e8que de mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9, Comment dessiner des paysages, Comment dessiner des figures. Dans ses \u00e9tudes de m\u00e9decine mon fr\u00e8re avait fait des dessins d\u2019anatomie qu\u2019il me montrait. Il dessina pour moi des dessins anim\u00e9s, quand on m\u2019offrit une boite cin\u00e9matographique.<\/p>\n\n\n\n<p>2.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne sais quand je le fis. Mais ce fut chez mes parents, dans la cuisine du rez-de- chauss\u00e9e&nbsp;; elle donnait sur l\u2019arri\u00e8re, sur le jardin. Et je voudrais retrouver cette cuisine, me faire une liste de tout ce qu\u2019elle contenait. O\u00f9 retrouver ce qui est perdu, sinon en soi o\u00f9 tout est conserv\u00e9, dans les replis de la m\u00e9moire, comme dit Augustin&nbsp;: dans les souterrains, les entrep\u00f4ts, les biblioth\u00e8ques immenses de la m\u00e9moire. Quelque part l\u00e0, dans cette g\u00e9ographie ind\u00e9cise, il y a une petite cuisine avec un \u00e9vier, \u00e0 droite de la fen\u00eatre du jardin. (Et le jardin aussi, pourquoi ne pas le d\u00e9crire&nbsp;? Terrain quasi vague o\u00f9 mon p\u00e8re avait d\u2019abord essay\u00e9 de faire pousser des choses, tomates ou salades&nbsp;; ou bient\u00f4t il n\u2019y eut plus que des herbes folles).<\/p>\n\n\n\n<p>A gauche de la porte, quand on entrait dans la cuisine, il y avait une sorte de rayonnage poussi\u00e9reux. S\u2019y trouv\u00e8rent, \u00e0 un moment ou \u00e0 un autre, une vieille machine \u00e0 \u00e9crire, ramen\u00e9e d\u2019Am\u00e9rique par mon grand-oncle paternel et ma grand-tante, o\u00f9 il n\u2019y avait qu\u2019une unique touche sur quoi frapper, cependant qu\u2019on promenait une sorte d\u2019index sur un panneau dessin\u00e9 de lettres&nbsp;: quelqu\u2019un en Am\u00e9rique avait-il jamais utilis\u00e9 une telle machine&nbsp;? \u00c9galement un appareil de photographie \u00e0 plaques et \u00e0 soufflet, appareil dont mon p\u00e8re s\u2019\u00e9tait jadis servi, avant de se procurer d\u2019autres appareils plus r\u00e9cents, un reflex dont j\u2019\u00e9tais jaloux. Et j\u2019en fis moi aussi des photos, achetant des paquets de plaques, dans mon adolescence&nbsp;; comme dans les photos de mon p\u00e8re que je trouvais dans une boite \u00e0 chaussures, je faisais quatre vues sur une seule plaque, en pla\u00e7ant judicieusement un calque&nbsp;; je d\u00e9veloppais ces plaques et tirais par contact&nbsp;: la photo me fut elle aussi production d\u2019images ; un jour de cet appareil je me fis un agrandisseur. Un livre achet\u00e9 vers la classe de philo, <em>La photographie<\/em>, a pour moi la couleur de mes souvenirs les plus d\u00e9licieux&nbsp;; je pourrais, si je voulais, en retrouver toutes les illustrations, comme plus tard celle de l\u2019encyclop\u00e9die am\u00e9ricaine de <em>Time-Life<\/em>. J\u2019aurais pu devenir photographe.<\/p>\n\n\n\n<p>(Mais aussi&nbsp;: cuisinier, musicien, peintre. La difficult\u00e9 de choisir est de donner forme&nbsp;; de renoncer \u00e0 une ind\u00e9cision&nbsp;; on veut le beurre et l\u2019argent du beurre, tout garder ou ne rien perdre.)<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais travaill\u00e9 (\u00e0 Marseille, sans doute) \u00e0 un grand tableau acrylique que j\u2019avais intitul\u00e9 <em>Hommage \u00e0 Spinoza polisseur de lentilles<\/em>, o\u00f9 il y avait d\u00e9j\u00e0 beaucoup de blanc. Blanc du verre, peut\u2011\u00eatre ; des lentilles spinoziennes. Pour ce <em>Spinoza <\/em>j&#8217;avais achet\u00e9 assez cher un grand ch\u00e2ssis entoil\u00e9. Mais je voulus faire plus grand encore, quelque chose qui rappel\u00e2t les grands Pignon, d\u00e9goulinants de rouge et de blanc&nbsp;; ou mieux encore<em> La mort de Sardanapale<\/em>, que j&#8217;allais toujours voir visitant le Louvre, ou <em>Napol\u00e9on sur le champ de bataille d&#8217;Eylau<\/em>. La peinture ancienne aime les grands tableaux, le cin\u00e9mascope. (Et voil\u00e0 qu\u2019un instant je doute : y a\u2011t\u2011il jamais eu un Napol\u00e9on, un champ de bataille d&#8217;Eylau, un Delacroix, un Pignon? Tout \u00e0 coup les noms flottent ou planent dans l&#8217;espace comme l&#8217;Esprit \u00e0 la surface des eaux. Mais non, il n&#8217;y a pas, l&#8217;Histoire est une, quoi que j&#8217;en aie, pas de temps parall\u00e8les o\u00f9 Alexandre ne meurt pas dans sa jeunesse, ou Hitler est \u00e9touff\u00e9 dans l\u2019\u0153uf.)<\/p>\n\n\n\n<p>Pour faire un grand tableau mystique je voulus tout fabriquer ; non pas seulement par \u00e9conomie, mais pour toute autre raison. J\u2019achetai donc des baguettes de bois que je clouai ensemble en forme de cadre, avec une barre \u00e0 l&#8217;int\u00e9rieur ; j&#8217;achetai de la toile chez un marchand, je la pr\u00e9parai avec du pl\u00e2tre et de la colle ; le r\u00e9sultat, contrairement \u00e0 d&#8217;autres cadres que j&#8217;avais faits, tenait, ne tournait pas sur lui\u2011m\u00eame ; j&#8217;en fus satisfait.<\/p>\n\n\n\n<p>Je peignis, donc, dans la cuisine du rez\u2011de\u2011chauss\u00e9e de la maison de mes parents, dans l&#8217;appartement vide d&#8217;en bas ; et, peut\u2011\u00eatre, la fen\u00eatre ouverte sur le jardin, pendant l&#8217;\u00e9t\u00e9. J&#8217;y mis tout mon savoir de peintre, accumulant les couches successives, peignant sur le sec et sur le frais, selon l&#8217;inspiration et la n\u00e9cessit\u00e9. Et je me rappelle aussi qu&#8217;un jour, sans en \u00eatre content, je m&#8217;arr\u00eatai. Je ne fus jamais content de ce tableau, ce qui pourtant n\u2019att\u00e9nue pas le regret que j&#8217;ai de l&#8217;avoir perdu&nbsp;; il lui manquait quelque chose, quoi&nbsp;? Au moins, de me rappeler le visible, sinon l\u2019humanit\u00e9, par quelque forme apte \u00e0 \u00eatre nomm\u00e9e. Je suis revenu \u00e0 la figuration, ensuite, pour que le monde visible f\u00fbt l\u00e0 ; ce grand tableau, peut\u2011\u00eatre \u00e9tait\u2011il trop avanc\u00e9 dans le monde du sans\u2011forme, avec le vide au centre trop sensible, le n\u00e9ant comme substance secr\u00e8te : pourtant (ou pour cela) il m&#8217;int\u00e9ressait toujours, il ne laissait pas de m&#8217;int\u00e9resser, par ce manque m\u00eame, cet \u00e9chec in\u00e9vitable, quand je le voyais sur le mur du petit salon, au dessus du buffet o\u00f9 mes parents mettaient leur vaisselle, et dans des tiroirs sans clef des papiers un peu plus pr\u00e9cieux, documents et lettres en polonais et en yiddish, que je r\u00e9cup\u00e9rerais un jour ; lettres des enfants que les enfants reprendraient.<\/p>\n\n\n\n<p>Ecrivant tout cela je revois ce salon, les salles et chambres de cette maison familiale, avant qu&#8217;elle n&#8217;ait \u00e9t\u00e9 vendue, il y a peu, peu apr\u00e8s la mort non simultan\u00e9e mais presque, de mes parents.<\/p>\n\n\n\n<p>3.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant mon service militaire, \u00e0 Sarrebourg, Moselle, je fis la connaissance d\u2019un peintre, Andr\u00e9 Bonnaure. C\u2019\u00e9tait un homme du midi, le secr\u00e9taire d&#8217;un capitaine ; nous discut\u00e2mes beaucoup, il fit mon portrait sur une palette qui tra\u00eenait, couverte de peinture s\u00e9ch\u00e9e. Ce portrait que j&#8217;emportai, quand je fus r\u00e9form\u00e9, fut toujours dans le m\u00eame petit salon de mes parents o\u00f9 je l&#8217;avais suspendu, encadr\u00e9. J&#8217;y \u00e9tais figur\u00e9 peu reconnaissable, devant une fen\u00eatre, celle du foyer des soldats ; ce petit tableau, lui-aussi, o\u00f9 est-il ? Je ne me souviens pas l&#8217;avoir revu \u00e0 V., quand j&#8217;y descendis prendre ce que je pouvais prendre. Sur les vitres de la fen\u00eatre il y avait je ne sais quelles fleurs noires&nbsp;; pr\u00e8s de moi, dans une assiette, une orange peinte d&#8217;une seule touche tournante.&nbsp;\u00ab&nbsp;Il faut, me dit ce jour-l\u00e0 Bonnaure, que la touche soit pos\u00e9e d&#8217;un seul coup, comme celle des Japonais et des Chinois ; et que sa direction ait un sens.&nbsp;\u00bb La touche orange faisait tourner l&#8217;orange. Je me revois dans le foyer de cette caserne, o\u00f9 parfois, je ne sais comment, je me retrouvais seul. Il y avait un tourne\u2011disque et peu de disques. J\u2019\u00e9coutais et r\u00e9\u00e9coutais <em>Water music<\/em>, les <em>Feux d&#8217;artifice royaux<\/em> de Haendel. Le d\u00e9but de ceux-ci, tout en trompettes, m&#8217;ennuyait ; mais bient\u00f4t la musique se faisait moins ext\u00e9rieure, c&#8217;\u00e9tait la fleur de la musique baroque, comme du Telemann, une tristesse subtile entrait, aristocratique, m\u00eame royale, dans cette caserne d&#8217;o\u00f9 les soldats \u00e9taient partis sur les routes pour des marches interminables dans la campagne lorraine. Et j&#8217;\u00e9coutais aussi, sans me lasser, le piano de Fats Waller.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" width=\"754\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/bonnaure-scaled-e1706275141984-754x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-718\" srcset=\"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/bonnaure-scaled-e1706275141984-754x1024.jpg 754w, https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/bonnaure-scaled-e1706275141984-221x300.jpg 221w, https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/bonnaure-scaled-e1706275141984-768x1043.jpg 768w, https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/bonnaure-scaled-e1706275141984-1131x1536.jpg 1131w, https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/bonnaure-scaled-e1706275141984-1200x1630.jpg 1200w, https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/06\/bonnaure-scaled-e1706275141984.jpg 1389w\" sizes=\"(max-width: 754px) 100vw, 754px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">All-focus<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Alain Bonnaure, 1967. Portrait de H. L. Coll. Nadine et Jean-Baptiste Brun. <\/p>\n\n\n\n<p>Un autre souvenir de mon service militaire \u00e9tait le petit \u00e9chiquier, en marqueterie, qu&#8217;un autre soldat m&#8217;offrit, l&#8217;ayant fabriqu\u00e9 \u00e0 loisir, pendant l&#8217;ennui militaire. Le peu de temps que j\u2019avais pass\u00e9 \u00e0 Sarrebourg, j\u2019avais beaucoup jou\u00e9 aux \u00e9checs, avec les soldats, avec quelques officiers. On m\u2019avait renvoy\u00e9 dans mes foyers. Mes souvenirs s&#8217;entassaient chez mes parents, qui les accueillaient avec bienveillance, sans faire cas de l&#8217;envahissement.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois rentr\u00e9 \u00e0 S., je me mis donc \u00e0 la peinture.<\/p>\n\n\n\n<p>(Je fus r\u00e9form\u00e9&nbsp;parce que ma vision nocturne n\u2019\u00e9tait pas bonne. Le soir tombant, m\u00eame avec des lunettes, je vois flou. De la m\u00eame fa\u00e7on, le jour, ma myopie efface les formes trop pr\u00e9cises, et c\u2019est de l\u00e0, peut-\u00eatre, que me vient l\u2019id\u00e9e du sans forme.)<\/p>\n\n\n\n<p>Je fis d\u2019abord des pommes et des autoportraits, m\u2019appliquant scrupuleusement, selon la le\u00e7on de C\u00e9zanne, \u00e0 faire mes pommes comme des visages, mon visage comme des fruits dans un saladier.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"739\" src=\"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/1.-AAAA-pommes-1-e1706274995691-1024x739.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-549\" srcset=\"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/1.-AAAA-pommes-1-e1706274995691-1024x739.jpg 1024w, https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/1.-AAAA-pommes-1-e1706274995691-300x217.jpg 300w, https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/1.-AAAA-pommes-1-e1706274995691-768x554.jpg 768w, https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/1.-AAAA-pommes-1-e1706274995691-1536x1109.jpg 1536w, https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/1.-AAAA-pommes-1-e1706274995691-1200x866.jpg 1200w, https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/02\/1.-AAAA-pommes-1-e1706274995691.jpg 1568w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">PENTAX Image<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Parmi mes premiers tableaux non figuratifs je revois un tableau carr\u00e9 qui \u00e9tait comme une ville montante, comme certains villages m\u00e9di\u00e9vaux, m\u00e9ridionaux, o\u00f9 l&#8217;on entre par une porte tout en bas dans la muraille d\u2019enceinte, il faut abandonner la voiture, ce sont des labyrinthes montants, jusqu&#8217;au ch\u00e2teau. Mon tableau \u00e9tait plut\u00f4t fait de pi\u00e8ces irr\u00e9guli\u00e8res, quoique usin\u00e9es, comme des pi\u00e8ces d&#8217;un puzzle, que de maisons ou de rues. C\u2019\u00e9tait comme la terre volante des <em>Voyages de Gulliver<\/em>. L\u2019\u00e9poque m\u2019int\u00e9ressait, le microscope et le t\u00e9lescope tout \u00e0 coup faisaient voir les choses autrement, les formes ordinaires de la perception, l\u00e0 aussi, perdant leur n\u00e9cessit\u00e9. Dans la lumi\u00e8re rouge o\u00f9 je tirais mes n\u00e9gatifs, l\u2019agrandisseur distendait compl\u00e8tement le contour des personnages que j\u2019avais photographi\u00e9s&nbsp;; je pouvais, d\u2019un visage, faire un chaos de petits points.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y eut toute une s\u00e9rie d\u2019images o\u00f9 un paysage tr\u00e8s lumineux, mais comme en second plan, apparaissait par des trous, des lucarnes de forme irr\u00e9guli\u00e8re. Je ne sais l&#8217;origine de cette forme, peut\u2011\u00eatre \u00e9tait\u2011elle chez mon ma\u00eetre d&#8217;alors, Marcel Didi. Il faisait des tableaux machines, des machines \u00e0 voir. On tournait un rouage, comme dans certains livres d&#8217;enfants, et apparaissaient dans des trous des images successives, d\u2019autres petits tableaux \u00e0 l\u2019huile. C&#8217;\u00e9tait de grandes toiles joyeuses intitul\u00e9es Livre, Armoire, Dedans dehors, d&#8217;autres titres du m\u00eame genre.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ma peinture aussi il y avait un arri\u00e8re monde ironisant, relativisant l\u2019emprise du monde imm\u00e9diat. Celui-ci n\u2019\u00e9tait qu\u2019un masque, une illusion. J\u2019\u00e9tais attir\u00e9 par les id\u00e9alismes, par Berkeley et Borges. Je lus plus tard l\u2019histoire de Zalman Shn\u00e9our de Lyadi qui dans son agonie vit les formes du monde se dissoudre.<\/p>\n\n\n\n<p>Peintre non figuratif, je m\u2019effor\u00e7ais d\u2019\u00e9viter la r\u00e9p\u00e9tition des formes que je produisais spontan\u00e9ment. C\u2019\u00e9tait le souci de Didi aussi&nbsp;; tous les dimanches, pour \u00e9chapper \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition, il allait dessiner dans la campagne, afin de d\u00e9couvrir et m\u00e9moriser d\u2019autres formes, de se raccorder, au sein de la nature, \u00e0 l\u2019inventivit\u00e9 naturelle, la cr\u00e9ativit\u00e9 de l\u2019Etre. Il ne peignait plus devant le motif, laissant venir les formes. Peignant il inventait, me disait\u2011il, sans jamais s&#8217;\u00e9carter des formes que cr\u00e9e la nature. Sans doute y a-t-il aussi pour moi, dans la recherche du sans forme, un d\u00e9sir de cr\u00e9ation \u00e0 neuf, d\u2019arrachement, de destruction et de reconstruction, ce que les cabalistes appellent le tikoun.<\/p>\n\n\n\n<p>J&#8217;allais voir Didi dans son appartement o\u00f9 il avait aussi son atelier, derri\u00e8re une grande porte capitonn\u00e9e comme celle des juges, des proviseurs ou des psychiatres. Dans le couloir, juste avant cette porte, \u00e9tait suspendue une tr\u00e8s grande toile que j&#8217;ai beaucoup regard\u00e9e, que j&#8217;ai m\u00eame, des ann\u00e9es apr\u00e8s, cherch\u00e9 \u00e0 refaire de m\u00e9moire. Il y avait des personnages autour d&#8217;une table, c&#8217;\u00e9tait une sorte de C\u00e8ne, de <em>s\u00e9der <\/em>pascal. Des blancs et des noirs profonds, avec aussi des touches color\u00e9es, comme isol\u00e9es, un certain rose ici et l\u00e0 qui \u00e9tait comme la signature du peintre. (Et n&#8217;est\u2011ce pas ce tableau qui m&#8217;a inspir\u00e9 le d\u00e9sir de faire, moi\u2011aussi, un grand tableau, comme ceux de Delacroix ou de G\u00e9ricault ? C\u2019\u00e9tait pour moi une \u0153uvre classique, de l\u2019art de mus\u00e9e, le th\u00e8me en \u00e9tait traditionnel, juif ou chr\u00e9tien&nbsp;; le peintre y r\u00e9sumait sa fr\u00e9quentation des grands mus\u00e9es d\u2019Europe, ses \u00e9tudes sur le motif. Et qu\u2019est devenu ce tableau? Qu\u2019en ont fait les enfants du peintre&nbsp;? Trop d\u2019objets circulent, trop de gens ont v\u00e9cu et ont disparu.<\/p>\n\n\n\n<p>Il donnait des cours de peinture dans une Maison de la culture. Tous ses \u00e9l\u00e8ves faisaient du Didi, tant ils \u00e9taient pris par son univers. Sa couleur \u00e9tait, peut\u2011\u00eatre, celle de Djerba. Tous reproduisaient ses rouges \u00e9clatants, un monde qui \u00e9voquait ceux de la science-fiction. Mais lui, avec les m\u00eames rouges, faisait des choses tr\u00e8s douces, la mati\u00e8re en \u00e9tait impalpable, profonde, poussi\u00e9reuse : faite de roses, de mauves, de toute la gamme du pastel.<\/p>\n\n\n\n<p>Au mus\u00e9e je rencontrai d&#8217;autres peintres, par exemple Lanskoy. Je vis en particulier une exposition des illustrations de celui-ci pour le <em>Journal d\u2019un fou<\/em> de Gogol. C\u2019\u00e9tait de grandes estampes color\u00e9es, quasi abstraites, destin\u00e9es sans doute \u00e0 \u00eatre r\u00e9duites.<\/p>\n\n\n\n<p> La m\u00eame ann\u00e9e, en 67\u201168, je m\u2019engageai \u00e0 faire une conf\u00e9rence au mus\u00e9e de S. Le th\u00e8me en \u00e9tait : <em>L&#8217;\u00e9volution des formes picturales depuis Delacroix<\/em>. Elle avait \u00e9t\u00e9 fix\u00e9e pour le mois de mai. J\u2019en donnai un r\u00e9sum\u00e9 \u00e9crit, qui parut dans je ne sais quel journal local, compl\u00e8tement d\u00e9natur\u00e9 par le typographe, rendu incompr\u00e9hensible. Je lus ma prose avec stupeur et ravissement.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon point de d\u00e9part \u00e9tait un article d&#8217;Adorno, dont probablement j\u2019adoptai beaucoup d\u2019id\u00e9es. Je projetais de d\u00e9velopper l\u2019id\u00e9e que la peinture, depuis Delacroix, \u00e9tait min\u00e9e par une dialectique n\u00e9gative ; l&#8217;\u00e9volution des formes correspondait \u00e0 un d\u00e9voilement successif, par des peintres plus th\u00e9oriciens que peintres, de tous les \u00e9l\u00e9ments qui composent l&#8217;art pictural traditionnel. On avait fait un sort \u00e0 la couleur, pouss\u00e9e \u00e0 son intensit\u00e9 maximum, celle du vitrail ; les formes s&#8217;\u00e9taient \u00e9mancip\u00e9es de la repr\u00e9sentation objective, avant de dispara\u00eetre elles-aussi ; finalement, la toile s&#8217;\u00e9tait mise \u00e0 vivre pour elle\u2011m\u00eame, se donnant blanche, color\u00e9e, fendue, perdant son cadre, prenant des formes diverses. Mais un tableau de Vinci ou de Chardin \u00e9tait un projet synth\u00e9tique, cherchait \u00e0 unifier tous les \u00e9l\u00e9ments, forme et mati\u00e8re, le sujet fournissant le sens comme principe sup\u00e9rieur d&#8217;unit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette conf\u00e9rence, je ne la fis jamais. En mai 1968, la facult\u00e9 de S. se mit en gr\u00e8ve, elle aussi ; et le directeur du mus\u00e9e me dit qu&#8217;il n&#8217;\u00e9tait plus opportun de me pr\u00eater son auditorium. Je mis ma conf\u00e9rence dans un tiroir, o\u00f9 elle est toujours. Des ann\u00e9es je pensais \u00e0 la reprendre. Il y a dans ce th\u00e8me d&#8217;un d\u00e9sir primitif et oubli\u00e9 d\u2019unit\u00e9, du morcellement infini de l\u2019analyse intellectuelle, le sujet une fois \u00e9cart\u00e9 ou d\u00e9valoris\u00e9, quelque chose qui m&#8217;int\u00e9resse. C\u2019est, dans l\u2019histoire moderne de la peinture, comme une d\u00e9marche mystique&nbsp;; mais aussi purement intellectuelle, impropre \u00e0 la cr\u00e9ation&nbsp;: comme on le voit, \u00e0 la limite, dans les ready made de Duchamp, qui mettent en question le fait m\u00eame qu\u2019on appelle artistique un objet ou un acte.<\/p>\n\n\n\n<p>Des ann\u00e9es apr\u00e8s j\u2019ai repris mes notes et en ai fait ma <em>Visite au mus\u00e9e<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>4.<\/p>\n\n\n\n<p> <\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s quatre ans d\u2019enseignement \u00e0 S., je m\u2019\u00e9tais mis en cong\u00e9 pour \u00e9tudes, pour un an&nbsp;; j\u2019avais travaill\u00e9 \u00e0 une th\u00e8se sur Philon d&#8217;Alexandrie ; la deuxi\u00e8me ann\u00e9e, j&#8217;avais v\u00e9cu dans un petit h\u00f4tel de Marseille, juste au pied de l&#8217;escalier de la gare St Charles. Je ne m&#8217;\u00e9loignais pas du train qui me ramenait \u00e0 V. tous les quinze jours, chez mes parents. Dans cet h\u00f4tel j\u2019avais une petite chambre sur cour ; cette cour \u00e9tait tout un paysage de toits et de terrasses ; les gens y suspendaient leur linge ; un espace immense, tr\u00e8s silencieux, compl\u00e8tement vide, envahi par le soleil. Je m&#8217;installais sur une chaise, fermais les yeux, ne bougeais plus. Mes livres de chevet \u00e9taient le livre d\u2019Allan Watts, <em>Le bouddhisme Zen<\/em>, et celui de Huxley,<em> Les portes de la perception.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J&#8217;ai toujours eu le sentiment d&#8217;une si grande complexit\u00e9 du r\u00e9el, qu&#8217;elle rend impossible de parler de quoi que ce soit sans se perdre dans les circonstances, les d\u00e9tails indispensables, les nuances. Ainsi et surtout de la perception ordinaire : me voil\u00e0 dans un caf\u00e9, comme Sartre en son temps ; tous ces yeux qui regardent, je ne doute pas qu\u2019ils ne voient ; tous ces univers int\u00e9rieurs qui sont l\u00e0, au moment que je lis, regarde aussi, me souviens, tout cela \u00e0 l&#8217;abri de mon silence ; un silence peupl\u00e9 de mes pens\u00e9es, du sentiment que j&#8217;ai d&#8217;\u00eatre l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Et je n&#8217;en finis pas de percevoir tant de pr\u00e9sences muettes et pourtant indubitables, par quelque communication secr\u00e8te entre elles et moi, quelque chose qui passe, qui fait qu&#8217;elles savent que je suis l\u00e0, comme je sais qu&#8217;elles sont l\u00e0. Non sans quelque anxi\u00e9t\u00e9&nbsp;: je peux, sans l&#8217;avoir d\u00e9cid\u00e9 vraiment, adresser la parole \u00e0 tel ou tel, sans pouvoir imaginer o\u00f9 la chose me m\u00e8nerait.<\/p>\n\n\n\n<p>Assis immobile pendant des heures, je me battais avec les pens\u00e9es qui me venaient, les impulsions \u00e0 me lever, les douleurs corporelles. Je m\u00e9ditais aussi sur le vieux port, mais c\u2019\u00e9tait en marchant : j&#8217;avan\u00e7ais le plus lentement possible, en observant comment les choses se d\u00e9couvraient graduellement. Je faisais de l\u2019aquarelle. Ma pratique de la peinture se liait \u00e0 mes livres bouddhiques, comme aussi au livre de Huxley, qui \u00e9voquait l&#8217;extase objective des peintres anciens. Je ne d\u00e9sirais que reproduire ce que je voyais. Regardant, peignant un bouquet de fleurs, une coupe de fruits, je m&#8217;oubliais compl\u00e8tement ; au fil des heures, les choses \u00e0 travers moi prenaient conscience de leur richesse, de leur beaut\u00e9 ; elles semblaient acqu\u00e9rir une harmonie absolue. Tout dans un bouquet de fleurs avait une \u00e9l\u00e9gance parfaite ; ce qui \u00e9tait us\u00e9 \u00e9tait le plus splendide. Je retrouvais le plaisir que j&#8217;avais eu, enfant, \u00e0 regarder des heures durant des illustrations de dictionnaire&nbsp;; points de broderie, motifs de tapis, mappemondes. (Le Larousse de mes parents paraissait dater de l\u2019avant guerre, comme tous leurs livres.) Ces contemplations me faisaient sortir de l&#8217;habitation ordinaire du monde, me d\u00e9tachaient de l&#8217;exp\u00e9rience ordinaire. Chaque jour, pendant quelques instants, j\u2019avais v\u00e9cu dans le sans-forme.<\/p>\n\n\n\n<p>Je partais dans les rues de Marseille, traversais toute la ville jusqu&#8217;en des quartiers inconnus, montais des rues, longeais des docks presque infinis. Je rentrais le soir, \u00e9puis\u00e9, ayant travers\u00e9 plusieurs fois des d\u00e9couragements qui me faisaient d\u00e9sirer de rester o\u00f9 j&#8217;\u00e9tais, \u00e0 des kilom\u00e8tres de chez moi, assis sur une pierre, sur un muret de Notre Dame de la Garde ; moments o\u00f9 fermant les yeux je croyais fermement, l&#8217;espace de quelques secondes, que j&#8217;\u00e9tais chez moi, rentr\u00e9, jamais parti, ou par la force de l&#8217;espoir. Dans ces moments j&#8217;\u00e9chappais au temps commun ; j&#8217;en parlais \u00e0 un professeur de philosophie, grec et orthodoxe. Il me reste de cette \u00e9poque un ou deux po\u00e8mes.<\/p>\n\n\n\n<p>5.<\/p>\n\n\n\n<p> <\/p>\n\n\n\n<p>Je suis toujours \u00e0 chercher une forme. Il y avait eu (au d\u00e9but, quand je voulais refaire C\u00e9zanne) une p\u00e9riode figurative, fruits et portraits ; et puis une autre abstraite, o\u00f9 je faisais toutes sortes de recherches et d&#8217;exp\u00e9riences sur les formes, les couleurs, les mati\u00e8res. Venu \u00e0 Paris, je me remis \u00e0 faire de grands tableaux (d&#8217;un format uniforme, celui des aquarelles de Dunoyer de Segonzac) mais \u00e0 nouveau figuratifs, \u00e0 partir de photos que j&#8217;avais faites ; photos de ponts, de quais, eaux et maisons. J\u2019utilisais mes recherches de mati\u00e8res et de formes&nbsp;; mais je voulais que dans mes tableaux on reconnaisse le monde r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" width=\"1024\" height=\"723\" src=\"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/image-rue-pres-du-lycee-2-scaled-e1673797674146-1024x723.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-431\" srcset=\"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/image-rue-pres-du-lycee-2-scaled-e1673797674146-1024x723.jpg 1024w, https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/image-rue-pres-du-lycee-2-scaled-e1673797674146-300x212.jpg 300w, https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/image-rue-pres-du-lycee-2-scaled-e1673797674146-768x542.jpg 768w, https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/image-rue-pres-du-lycee-2-scaled-e1673797674146-1536x1084.jpg 1536w, https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/image-rue-pres-du-lycee-2-scaled-e1673797674146-1200x847.jpg 1200w, https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/image-rue-pres-du-lycee-2-scaled-e1673797674146-1980x1398.jpg 1980w, https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/01\/image-rue-pres-du-lycee-2-scaled-e1673797674146.jpg 2003w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>Je ne sais combien de paysages j\u2019ai peints ainsi, jusqu&#8217;\u00e0 ce que je m\u2019arr\u00eate. Faire de tels tableaux n\u2019est amusant qu&#8217;\u00e0 partir d&#8217;un certain moment, quand on ne veut plus reproduire une image, mais qu\u2019on voit venir quelque chose qu&#8217;il faut en quelque fa\u00e7on d\u00e9couvrir et d\u00e9voiler&nbsp;; les commencements m\u2019ont toujours ennuy\u00e9. En m\u00eame temps, je me retrouve toujours \u00e0 faire des murs, des fen\u00eatres d&#8217;immeubles ; je r\u00eave de peindre des arbres, des personnages dans un paysage, des lignes parall\u00e8les, des structures un peu compliqu\u00e9es, dans un grand format, toujours dans un grand format, comme quand des choses se passent dans une c\u00e9r\u00e9monie publique d&#8217;un temple, dans une ville parmi des milliers de gens ; ainsi dans <em>Le repas chez L\u00e9vi<\/em>, dans des gravures anciennes qui montrent le Bucentaure et autres f\u00eates, l&#8217;entr\u00e9e de Napol\u00e9on dans Jaffa, d&#8217;autres r\u00e9unions de foules et de grands personnages.<\/p>\n\n\n\n<p>Je voudrais, depuis des ann\u00e9es, repr\u00e9senter des tyrans, Napol\u00e9on, Nabuchodonosor, parmi de grands rassemblements de foule. Un roi, un tyran, rassemblant une immense foule dans un b\u00e2timent de haute structure.<\/p>\n\n\n\n<p>Trouver la forme qui me convienne ; ou toute forme est\u2011elle bonne, pourvu qu&#8217;elle permette de continuer ? Rien ne m&#8217;int\u00e9resse comme l&#8217;instant o\u00f9 un artiste trouve sa forme. Quand Bruno Schulz \u00e9crit pour la premi\u00e8re fois \u00e0 Dvora Foygel, il trouve une forme qui lui convient, qui parle \u00e0 la premi\u00e8re personne, ressemble \u00e0 de l&#8217;autobiographie, emploie la m\u00e9taphore fil\u00e9e comme figure privil\u00e9gi\u00e9e. Apr\u00e8s la mort de Socrate, Platon d\u00e9couvre la forme qui lui permettra de dire sa pens\u00e9e propre : et c&#8217;est de faire parler le personnage de Socrate, son ma\u00eetre ; comme Schulz se dit \u00e0 travers le personnage de son p\u00e8re. Ainsi le disciple se permet-il de parler sous le masque et \u00e0 l\u2019instar de son ma\u00eetre&nbsp;; s\u00fbr lui-m\u00eame de voir na\u00eetre sa voix propre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un tableau perdu 1. Je parle d\u2019un tableau perdu, d\u2019un tableau dont je n\u2019ai pas de nouvelles, qui peut-\u00eatre a \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit. Ou peut-\u00eatre existe-t-il encore, dans une brocante, chez un particulier. Peut-\u00eatre un jour tomberai-je dessus, comme on dit, par un encha\u00eenement impr\u00e9visible de circonstances. (Ainsi ai-je retrouv\u00e9 un portrait que j\u2019avais fait de [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"om_disable_all_campaigns":false,"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0},"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/667"}],"collection":[{"href":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=667"}],"version-history":[{"count":18,"href":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/667\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":748,"href":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/667\/revisions\/748"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=667"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}