{"id":645,"date":"2023-05-07T17:13:38","date_gmt":"2023-05-07T17:13:38","guid":{"rendered":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/?page_id=645"},"modified":"2024-01-26T13:56:14","modified_gmt":"2024-01-26T13:56:14","slug":"b-schulz-2","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/b-schulz-2\/","title":{"rendered":"Dans la ville de l\u2019enfance."},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\">                              <\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p>                     <strong>Dans la ville de l&#8217;enfance<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>   J&#8217;ai lu les premi\u00e8res traductions de Bruno Schulz il y a vingt ans environ, quand elles ont paru. Il entre du hasard l\u00e0\u2011dedans, si le mot a du sens, ou l&#8217;infaillibilit\u00e9 d&#8217;un somnambulisme. Vingt ans Schulz m&#8217;a accompagn\u00e9, et le d\u00e9sir \u00e0 moi\u2011m\u00eame obscur de faire un livre sur lui. C&#8217;\u00e9tait deux nouvelles, l&#8217;une dans <em>l\u2019Express<\/em> d&#8217;alors, (une seule immense page ) \u2011 l&#8217;autre dans une anthologie de R.Caillois nomm\u00e9e <em>Puissances du r\u00eave<\/em>, qu&#8217;un ami lui\u2011m\u00eame perdu ne m&#8217;a pas rendue. (Mais, bien des ann\u00e9es plus tard, je l\u2019ai rachet\u00e9e.)<\/p>\n\n\n\n<p>Deux nouvelles, parmi les plus belles : <em>La rue des Crocodiles<\/em>, et <em>les Boutiques de cannelle. <\/em>Ces titres m&#8217;enchantent toujours, \u00e0 l&#8217;\u00e9gal d&#8217;autres que je d\u00e9couvris \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque : <em>Un jour r\u00eav\u00e9 pour le poisson\u2011banane, le jardin aux sentiers qui bifurquent, les deux qui r\u00eav\u00e8rent.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le nom de Schulz se lie ainsi pour moi \u00e0 ceux de Borges et de Salinger, et \u00e0 mes ann\u00e9es de facult\u00e9 : mon immaturit\u00e9 se cherchait dans les livres, allait (je le vois maintenant)\u00e0 des ma\u00eetres eux-\u00adm\u00eames immatures, qui contaminaient d&#8217;irr\u00e9alit\u00e9 le monde lui\u2011m\u00eame, le recr\u00e9ant \u00e0 leur image et \u00e0 la mienne. Quant \u00e0 Gombrowicz, je l\u2019ai lu m\u00eame plus t\u00f4t que Schulz. (Jamais je n&#8217;avais soup\u00e7onn\u00e9, avant d&#8217;y aller voir, que tous deux, Gombrowicz et Schulz, aient pu se croiser, m\u00eame se conna\u00eetre.)<\/p>\n\n\n\n<p>Mes parents ne m&#8217;ont pas donn\u00e9 l&#8217;amour de la Pologne, ce serait plut\u00f4t le contraire. L&#8217;\u00e2me slave, la mazurka et la polka, le romantisme, la r\u00e9volte contre le czar et la Russie, tr\u00e8s peu pour nous. J&#8217;aurais plut\u00f4t \u00e9t\u00e9 pour les Russes, par tradition familiale, par sens esth\u00e9tique : voir les Polonais d\u00e9risoires d&#8217;I<em>van le Terrible<\/em>, de <em>La Maison des morts<\/em>. Il ne s&#8217;agit pas que d&#8217;esth\u00e9tique : mon p\u00e8re a toujours crach\u00e9, m\u00e9taphoriquement parlant, en polonais et yiddish, chaque fois qu&#8217;il \u00e9tait question devant lui de la Pologne. Pour tous les gens de ma famille qui ont \u00e9t\u00e9 assassin\u00e9s par les Allemands, mes parents (et les amis de mes parents) paraissaient en vouloir davantage aux Polonais. Dans les histoires qui sont en moi (vivant d&#8217;une vie propre, ind\u00e9racinable), des enfants polonais lancent des pierres \u00e0 mon p\u00e8re&nbsp;; une famille paysanne le re\u00e7oit amicalement, avec ses camarades d\u2019un mouvement de jeunesse, mais tous s\u2019enfuient avant l\u2019aube, crainte d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 reconnus comme Juifs&nbsp;; l\u2019un de mes grands-p\u00e8res au moment de l\u2019Ind\u00e9pendance polonaise est jet\u00e9 d&#8217;un train sur la voie, l&#8217;autre grand\u2011p\u00e8re a la barbe arrach\u00e9e, ma m\u00e8re \u00e9chappe de peu \u00e0 des poursuivants. Ciseaux et pierres. Et apr\u00e8s la guerre, derechef&nbsp;: en 1946, mon oncle est revenu de Russie en Pologne juste pour le pogrom de Kielce ; tout de suite il est reparti. Tous ces r\u00e9cits ont accompagn\u00e9 mon enfance. R\u00e9cits pleins de ressentiment, \u00e0 l&#8217;\u00e9gard d&#8217;h\u00f4tes oublieux des devoirs de l&#8217;hospitalit\u00e9, et de la simple humanit\u00e9. Polonais, Ukrainiens, Cosaques : symbole de la haine la plus brutale, la plus bestiale.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi fait\u2011on un livre sur un autre livre, sur un auteur ? Je ne suis pas s\u00fbr de le comprendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Celui\u2011ci me touchait de fa\u00e7on particuli\u00e8re. Ayant lu <em>La rue des Crocodiles<\/em>, je voulus savoir de mon p\u00e8re s&#8217;il avait entendu parler de Schulz, de Drohobycz. Monsieur Klajnberg \u00e9tait de Drohobycz, telle fut la r\u00e9ponse. M. Klainberg habitait un taudis dans les vieux quartiers de ma ville ; il avait une femme malade, perp\u00e9tuellement \u00e9chevel\u00e9e, avec un nez en bec d&#8217;aigle et une bouche rid\u00e9e de vieille ; deux filles \u00e9tranges qui s&#8217;appelaient Riwka et Maud. \u00ab&nbsp;<em>A Galizianer<\/em>, un Galicien&nbsp;\u00bb, disait mon p\u00e8re. Un ivrogne, qui buvait l&#8217;argent du m\u00e9nage avec des balayeurs russes. Je ne sais comment M.Klajnberg, sa femme et ses filles se sont effac\u00e9s de la ville, de la vie, de mon souvenir. Les parents sont morts, les filles sont en Isra\u00ebl. Quand avons\u2011nous cess\u00e9 d&#8217;aller prendre le th\u00e9 chez eux, dans les quartiers bombard\u00e9s de la ville?<\/p>\n\n\n\n<p>Schulz et son livre, \u00e0 peine d\u00e9couverts, tissaient une toile tout autour de moi. C&#8217;\u00e9tait quelqu&#8217;un de chez nous, un peu plus au Sud seulement de la Pologne, une pr\u00e9sence suffisamment \u00e9tablie parmi les amis de ma famille, la vieille ville, la conversation infinie et informe, franco\u2011polono-\u00adyiddish, sans cesse passant d&#8217;une strate \u00e0 l\u2019autre, du pass\u00e9 au pr\u00e9sent, qui m&#8217;entourait de toutes parts, m&#8217;isolant du reste du monde, reconstituant vaille que vaille un autre monde. Ayant command\u00e9 et fait venir le <em>Trait\u00e9 des mannequins, <\/em>(ce qui portait ce titre chez Deno\u00ebl, sorte d&#8217;anthologie provisoire des r\u00e9cits de Schulz que la publication des r\u00e9cits complets a rendue nulle et non avenue, sans pourtant l&#8217;annuler mat\u00e9riellement dans les rayons des amateurs, la renvoyant ainsi \u00e0 un degr\u00e9 inf\u00e9rieur de r\u00e9alit\u00e9), j&#8217;ai fait relier le livre chez un petit artisan qui \u00e9tait aussi bouquiniste, dans le m\u00eame vieux quartier : c&#8217;est le seul livre que j&#8217;aie jamais fait relier, avec la <em>D\u00e9lie<\/em> de Maurice Sc\u00e8ve. Cette boutique du relieur avait quelque chose des boutiques de cannelle, qui r\u00e9unissait aussi la cath\u00e9drale et le Palais de Justice proches, concentr\u00e9 de solidit\u00e9 provinciale, de richesse et de puissance, de poussi\u00e8re, de secr\u00e8te luxure, de transgression. L&#8217;odeur des vieux livres me faisait tousser, je lisais en douce, hors du regard du vieil homme occup\u00e9 \u00e0 ses presses et \u00e0 ses colles, de petits \u00e9rotiques, des symbolistes mani\u00e9r\u00e9s. J&#8217;ai achet\u00e9 l\u00e0, \u00e0 vil prix, quelques bouquins d&#8217; Henri de R\u00e9gnier, de Colette, le <em>Jardin des supplices d<\/em>e Mirbeau. (Que Kafka peut-\u00ad\u00eatre a lu, comme source possible de la <em>Colonie p\u00e9nitentiaire<\/em>. Et Schulz avait lu Kafka, et tous deux allaient au cin\u00e9ma, \u00e9coutaient la radio. Que tout cela est proche de nous.)<\/p>\n\n\n\n<p>Le <em>Trait\u00e9 des mannequins<\/em>, comme pr\u00e9c\u00e9demment <em>Les nuits blanches<\/em> ou <em>L\u2019aleph, <\/em>modifiaient de fa\u00e7on subtile le d\u00e9cor de ma vie ordinaire, ma propre d\u00e9ambulation. Le parc, la Vieille ville, le pont, le Mus\u00e9e et le Lyc\u00e9e surtout, mat\u00e9rialisaient soudain autre chose, <em>la ville de mon enfance<\/em> des r\u00e9cits de Bruno Schulz. Et pourtant on \u00e9tait loin de la Pologne. Mais ce qui fait le fond du destin et de l\u2019\u0153uvre de Schulz, ce sentiment de profonde solitude, ne le vivais\u2011je pas assez semblablement dans ma petite ville \u00e0 moi : l\u2019impression de n&#8217;\u00eatre ni tout \u00e0 fait fran\u00e7ais ni compl\u00e8tement juif, en dehors. Il n&#8217;y avait gu\u00e8re alors que quelques Juifs polonais \u00e0 Valence. Je n&#8217;avais de vie sociale (sauf quelques camarades arm\u00e9niens) que parmi des exil\u00e9s qui disparaissaient peu \u00e0 peu&nbsp;; renvoy\u00e9 perp\u00e9tuellement \u00e0 la proximit\u00e9 de ma famille imm\u00e9diate, \u00e0 ce que Schulz appelle quelque part, sans d\u00e9rision aucune, le \u00ab&nbsp;cloaque de la vie familiale&nbsp;\u00bb. J&#8217;avais \u00e0 l&#8217;\u00e9gard de mes proches le regard de Schulz, son P\u00e8re soud\u00e9 \u00e9troitement \u00e0 l&#8217;urinal ne rappelait le mien, quelque peu lunatique parfois, malade furieux et indocile, le dos couvert de ventouses, temp\u00eatant contre le zona, les microbes et le mauvais sort ; et le bock \u00e0 lavement de la salle de bains. Semblable aussi un d\u00e9sir de fuir n&#8217;importe o\u00f9, d\u00e9sir que je ne comprenais pas, et pas non plus le sentiment d&#8217;une absence compl\u00e8te d&#8217;issue. Pourtant le vaste monde \u00e9tait l\u00e0, apparemment ouvert.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce livre sur Schulz est n\u00e9 du d\u00e9sir de faire revivre quelqu&#8217;un qui m&#8217;\u00e9tait proche, un \u00e9crivain secret, assassin\u00e9. J&#8217;ai lu <em>Les boutiques de cannelle<\/em> comme la voix de ceux qu&#8217;on avait tu\u00e9s, et d&#8217;abord humili\u00e9s en Pologne polonaise : de ma famille parmi eux, celle de ma m\u00e8re surtout, toute enti\u00e8re rest\u00e9e l\u00e0\u2011bas. De ma grand m\u00e8re Zofia, Ziska la douce, qui \u00e9tait (quand les nazis sont entr\u00e9s en Pologne) vieille et malade, attrist\u00e9e d&#8217;avoir d\u00e9j\u00e0 perdu sa fille cadette, du fr\u00e8re a\u00een\u00e9 et aim\u00e9 de ma m\u00e8re, des dix\u2011huit proches, une famille si nombreuse, si joyeuse, qu&#8217;elle avait quitt\u00e9s en 1936 pour ne jamais plus les revoir, vivants ni morts. Et apr\u00e8s cela, comment vivre vraiment, comment ne pas toujours porter le deuil de ceux qu&#8217;on n&#8217;a pas enterr\u00e9s, dont on ne peut dire la fin ? Comment parler joyeusement de choses et d&#8217;autres? Quel silence autour de moi, au fond de toute cette activit\u00e9 de couture et de commerce, de toute cette vie quotidienne de mon enfance, si banale ! Recoller les morceaux, faire parler enfin quelque \u00e2me en peine, un dibbouk : quelque chose comme la juiverie polonaise. Qu&#8217;il y ait l\u00e0\u2011dessous d&#8217;\u00e9tranges images de r\u00e9incarnation, de possession, c&#8217;est probable&nbsp;: peut-\u00eatre en est\u2011il toujours ainsi chez !es biographes, m\u00eame quand ils ne sont pas, comme moi, de souche hassidique. C&#8217;est comme si depuis bien plus de vingt ans, avant m\u00eame que je l&#8217;aie lu, au fond de moi, Bruno Schulz demandait \u00e0 \u00eatre entendu : non pas, je le vois, comme un mort entre autres, mais comme la voix m\u00eame des miens. Qu&#8217;ai\u2011je \u00e0 faire de Witkiewicz, de Gombrowicz ? Ce n&#8217;est que ce personnage obscur entre eux deux, son silence, qui ne touchent.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans la ville de l&#8217;enfance J&#8217;ai lu les premi\u00e8res traductions de Bruno Schulz il y a vingt ans environ, quand elles ont paru. Il entre du hasard l\u00e0\u2011dedans, si le mot a du sens, ou l&#8217;infaillibilit\u00e9 d&#8217;un somnambulisme. Vingt ans Schulz m&#8217;a accompagn\u00e9, et le d\u00e9sir \u00e0 moi\u2011m\u00eame obscur de faire un livre sur lui. 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