{"id":355,"date":"2023-01-06T14:29:37","date_gmt":"2023-01-06T14:29:37","guid":{"rendered":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/?page_id=355"},"modified":"2023-01-16T09:29:05","modified_gmt":"2023-01-16T09:29:05","slug":"commencements","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/commencements\/","title":{"rendered":"Commencements"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>L&#8217;\u00e9cole de dessin <\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi, tout-\u00e0-coup, pens\u00e9-je \u00e0 l&#8217;avenue Madier de Montjau \u00e0 Valence, (et qui \u00e9tait-ce, Madier de Monjau ?), \u00e0 un endroit pr\u00e9cis, celui o\u00f9 s&#8217;embranchait une petite rue qui allait vers la place du march\u00e9&nbsp;; arriv\u00e9 l\u00e0 on pouvait tourner \u00e0 gauche vers une autre place plus petite, la place des Clercs, o\u00f9 s&#8217;ouvrait la cath\u00e9drale&nbsp;; ou prendre \u00e0 droite la vieille rue qui menait aux halles&nbsp;; le nom de cette vieille rue n&#8217;\u00e9tait-il pas justement \u00ab&nbsp;Vieille rue&nbsp;\u00bb&nbsp;? Dans cette rue Bonaparte avait log\u00e9, quand il n&#8217;\u00e9tait encore qu&#8217;un \u00e9tudiant \u00e0 l&#8217;\u00e9cole militaire&nbsp;; on avait mis une plaque pour rappeler la chose&nbsp;; Valence en tirait de l&#8217;orgueil. Dans la m\u00eame rue il y avait un magasin de disques et deux librairies, l&#8217;une petite et l&#8217;autre grande&nbsp;; un peu plus haut, \u00e0 l&#8217;angle d&#8217;une autre petite rue, un magasin de pantalons \u00e0 l&#8217;enseigne des \u00ab&nbsp;Classes laborieuses&nbsp;\u00bb; cette petite rue-l\u00e0 menait au th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s souvent cela m&#8217;arrive&nbsp;: tout \u00e0 coup un endroit se rappelle \u00e0 moi \u00e0 Valence. C&#8217;est comme si le plan de la ville \u00e9tait toujours pr\u00e9sent \u00e0 mon esprit&nbsp;; sur ce plan je me revois, de l&#8217;enfance \u00e0 l&#8217;\u00e2ge adulte, avec tout ce qui m&#8217;est arriv\u00e9 \u00e0 tel et tel endroit, de l&#8217;\u00e9cole maternelle \u00e0 la classe de philosophie au lyc\u00e9e \u00c9mile Loubet, circulant comme sur les cases successives d&#8217;un jeu de l&#8217;oie, grandissant au long des ann\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>La petite rue au d\u00e9but de l&#8217;avenue Madier de Montjau, je l&#8217;ai prise un jour pour aller \u00e0 l&#8217;\u00e9cole d&#8217;art de la place du march\u00e9. J&#8217;\u00e9tais en classe de sixi\u00e8me, et ma m\u00e8re avait remarqu\u00e9, sans doute, que j&#8217;aimais dessiner et colorier&nbsp;; je revois la grande salle o\u00f9 l&#8217;on nous fit entrer, et o\u00f9 ma m\u00e8re me laissa bient\u00f4t. Les volets \u00e9taient ferm\u00e9s, la lumi\u00e8re me parut \u00e9trangement faible&nbsp;; ces volets ferm\u00e9s en plein jour me frapp\u00e8rent, le souvenir s&#8217;attacha \u00e0 ce d\u00e9tail comme \u00e0 un myst\u00e8re d\u00e9finitif&nbsp;; quand je passerais place du March\u00e9, des ann\u00e9es durant, je remarquerais les grilles de fer, les volets ferm\u00e9s de l&#8217;\u00e9cole de dessin.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me rappellerais aussi ma d\u00e9ception&nbsp;: des enfants couvraient d&#8217;immenses feuilles de papier de couleurs pures qu&#8217;ils prenaient dans de grands bols o\u00f9 ils trempaient leurs pinceaux&nbsp;; des jeunes gens dessinaient ou peignaient, assis ou debout devant des chevalets, ils ne quittaient pas des yeux un mod\u00e8le vivant, \u00e0 quelque distance, que je ne vis pas bien, et que j&#8217;ai peut-\u00eatre invent\u00e9&nbsp;; je ne m\u00e9ritai d&#8217;\u00eatre plac\u00e9 ni dans un groupe ni dans l&#8217;autre, on m&#8217;installa devant une construction ennuyeuse, un cube et une boule, tous deux de bois, qu&#8217;on me dit de bien reproduire, avec toutes les ombres   que je verrais&nbsp;; ma m\u00e8re avait dit au professeur, sans doute, que j&#8217;\u00e9tais en sixi\u00e8me&nbsp;; je n&#8217;avais plus droit aux belles couleurs, pas encore au mod\u00e8le vivant&nbsp;; il me faudrait patienter de longues ann\u00e9es, c&#8217;\u00e9tait comme un d\u00e9sert \u00e0 traverser, une zone sans fin quoiqu&#8217;interm\u00e9diaire. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" src=\"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/12\/plage-villers-pers-debout-scaled-e1672582192895-1024x718.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-273\" width=\"610\" height=\"427\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p>Musique<\/p>\n\n\n\n<p>C&#8217;est \u00e0 ma m\u00e8re que je dois d&#8217;avoir appris \u00e0 jouer d&#8217;un instrument&nbsp;; je n&#8217;ai pas fini de regretter de n\u2019avoir pas pers\u00e9v\u00e9r\u00e9&nbsp;; \u00e9couter de la musique tout le temps ne remplace pas d&#8217;en faire&nbsp;; ce fut d&#8217;abord le violon, puis le piano. Contrairement \u00e0 mon p\u00e8re, ma m\u00e8re venait d&#8217;une famille bourgeoise o\u00f9 les enfants apprenaient la musique&nbsp;; elle avait eu en Pologne un oncle soliste&nbsp;renomm\u00e9 ; son fr\u00e8re le plus jeune avait \u00e9t\u00e9 un trompettiste classique. La musique \u00e9tait dans sa famille une tradition imm\u00e9moriale, qu\u2019elle voulait qui se continu\u00e2t ; je ne sache pas qu&#8217;elle-m\u00eame e\u00fbt jamais appris \u00e0 jouer&nbsp;; mais elle se plaisait, \u00e0 la radio, \u00e0 \u00e9couter du Bach ou du Beethoven, quand mon p\u00e8re du moins n&#8217;\u00e9tait pas l\u00e0&nbsp;; il trouvait insupportables la musique baroque, et en g\u00e9n\u00e9ral une musique o\u00f9 il n&#8217;y avait que des sons instrumentaux et pas de voix humaine&nbsp;; c&#8217;\u00e9tait un monde trop occidental qui ne l&#8217;int\u00e9ressait, ne le touchait pas.<\/p>\n\n\n\n<p>J&#8217;avais l&#8217;oreille juste. Dans les dict\u00e9es musicales, je faisais peu d&#8217;erreurs&nbsp;; notre professeur de musique de sixi\u00e8me et de cinqui\u00e8me, qui nous faisait apprendre des chants, me confiait le r\u00f4le de premier chanteur&nbsp;: il jouait l&#8217;air sur son violon, je le chantais avec les paroles, le reste de la classe suivait. C&#8217;est ainsi que j&#8217;appris, en m\u00eame temps que je le faisais apprendre \u00e0 mes camarades, le premier couplet de la <em>Marseillaise&nbsp;; <\/em>nous le chant\u00e2mes en ch\u0153ur, cette ann\u00e9e-l\u00e0 et l&#8217;ann\u00e9e suivante, \u00e0 la salle des f\u00eates de la ville, au d\u00e9but de la distribution des prix. La distribution des prix \u00e9tait alors, pour chacune, je suppose, des \u00e9coles de la ville, \u00e0 la fin de l&#8217;ann\u00e9e scolaire, une c\u00e9r\u00e9monie importante&nbsp;; s&#8217;agissant du lyc\u00e9e de gar\u00e7ons, et la ville \u00e9tant chef-lieu du d\u00e9partement, il y avait ce jour-l\u00e0 sur la sc\u00e8ne de la salle des f\u00eates des personnalit\u00e9s importantes. Premier chanteur et chef de ch\u0153ur, j&#8217;\u00e9tais aussi le premier de la classe&nbsp;; je m&#8217;entendais nommer \u00e0 tout instant, au titre de premier ou de second prix, au pire de premier accessit&nbsp;; aussit\u00f4t entendu mon nom je me levais, et marchant avec dignit\u00e9, traversant des foules de regards d&#8217;ailleurs indiff\u00e9rents sans regarder moi-m\u00eame \u00e0 droite ni \u00e0 gauche, je me dirigeais vers les quelques marches qui faisaient acc\u00e9der \u00e0 la sc\u00e8ne&nbsp;; un surveillant m&#8217;accueillait, me pr\u00e9c\u00e9dait, me confiait au pr\u00e9fet, \u00e0 quelque dame \u00e2g\u00e9e et bienveillante,&nbsp;\u00e0 un notable quelconque ; le m\u00eame surveillant confiait aussi \u00e0 cette personnalit\u00e9 les livres qui m&#8217;\u00e9taient destin\u00e9s, r\u00e9unis par un ruban ; c&#8217;est elle, cette personnalit\u00e9, qui me remettait le paquet, non sans y avoir jet\u00e9 un coup d\u2019\u0153il et avoir prononc\u00e9 quelques mots&nbsp;: j&#8217;\u00e9tais d\u00fbment f\u00e9licit\u00e9, pour les bonnes notes qui me valaient une telle r\u00e9compense, pour la chance que j&#8217;avais de recevoir des livres qui m&#8217;instruiraient en m\u00eame temps qu&#8217;ils me divertiraient. H\u00e9las&nbsp;! Les livres qu&#8217;on m&#8217;offrait n&#8217;\u00e9taient que rarement divertissants&nbsp;; ils \u00e9taient offerts au lyc\u00e9e, appris-je un jour, par des libraires de la ville qui se d\u00e9barrassaient de leurs invendus. Le seul livre alors re\u00e7u que je me rappelle avoir lu et regard\u00e9 avec plaisir \u00e9tait une mince monographie des <em>Massacres de Scio<\/em>, avec coll\u00e9e sur une page int\u00e9rieure une toute petite photo en couleurs de l&#8217;immense tableau de Delacroix. C&#8217;est la seule fois o\u00f9 je ne fus pas d\u00e9\u00e7u. Je ne pus lire tr\u00e8s avant, par exemple, un autre livre dont le souvenir me revient, histoire d&#8217;un gar\u00e7on de mon \u00e2ge d\u00e9couvrant dans la for\u00eat amazonienne l&#8217;existence d&#8217;un tatou g\u00e9ant capable d&#8217;ing\u00e9rer en un rien de temps, d&#8217;une seule aspiration de son appendice nasal, tous les habitants d&#8217;une immense fourmili\u00e8re, de toutes les immenses fourmili\u00e8res avoisinantes&nbsp;; les sciences de la nature, d\u00e9j\u00e0, m&#8217;int\u00e9ressaient peu, je n&#8217;avais dans ce domaine ni prix ni accessit. Tous les autres \u00e9chantillons (des invendus, donc, il semble) que je re\u00e7us alors de litt\u00e9rature destin\u00e9e \u00e0 la jeunesse me tomb\u00e8rent des mains&nbsp;; je ne me rappelle pas qu&#8217;on m&#8217;ait offert ces jours-l\u00e0 un seul classique, m\u00eame un classique que j&#8217;aurais d\u00e9j\u00e0 eu lu, comme <em>L&#8217;\u00eele au tr\u00e9sor, Le dernier des Mohicans, Robin des bois, Les mille et une nuits&nbsp;<\/em>; je poss\u00e9dais d\u00e9j\u00e0 ces livres, je les lisais et relisais, j&#8217;aurais pourtant eu plaisir \u00e0 ce qu&#8217;on m&#8217;en offr\u00eet alors d&#8217;autres exemplaires, n&#8217;aurait-ce \u00e9t\u00e9 que pour les \u00e9changer contre autre chose, des timbres ou des images&nbsp;; les livres de prix que je recevais n&#8217;avaient aucune valeur marchande, ils n&#8217;auraient int\u00e9ress\u00e9 aucun de mes amis.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&#8217;\u00e9cole de dessin Pourquoi, tout-\u00e0-coup, pens\u00e9-je \u00e0 l&#8217;avenue Madier de Montjau \u00e0 Valence, (et qui \u00e9tait-ce, Madier de Monjau ?), \u00e0 un endroit pr\u00e9cis, celui o\u00f9 s&#8217;embranchait une petite rue qui allait vers la place du march\u00e9&nbsp;; arriv\u00e9 l\u00e0 on pouvait tourner \u00e0 gauche vers une autre place plus petite, la place des Clercs, o\u00f9 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"om_disable_all_campaigns":false,"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0},"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/355"}],"collection":[{"href":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=355"}],"version-history":[{"count":14,"href":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/355\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":511,"href":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/355\/revisions\/511"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lenlevementdessabines.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=355"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}